En août 2026, la Commission européenne a officiellement ouvert l'appel d'offres pour la création de sept gigafactories IA en Europe. Géré par l'EuroHPC Joint Undertaking (EuroHPC JU), ce programme mobilise 10 milliards d'euros de financement public (UE et États membres) et vise à attirer au minimum 20 milliards d'euros supplémentaires d'investissements privés — soit plus de 30 milliards d'euros au total. Dix-huit États membres de l'UE, dont la France, ont signé un accord de marché conjoint pour participer au dispositif.
L'objectif déclaré est clair : permettre aux chercheurs, aux grandes entreprises et aux laboratoires européens d'entraîner des modèles IA de taille frontier sans dépendre d'infrastructures basées aux États-Unis ou en Asie. C'est l'un des programmes d'infrastructure numérique les plus ambitieux que l'Union européenne ait jamais lancés dans le domaine de l'IA.
Cet article présente les faits vérifiés, le périmètre exact du programme, la position de la France, le calendrier réaliste — et répond à la question que se posent les PME et ETI : est-ce que ça change quelque chose à mes projets cloud dans les 12 à 24 prochains mois ?
Qu'est-ce qu'une gigafactory IA ?
Une gigafactory IA n'est pas un data center classique. Le terme désigne un centre de calcul dédié à l'entraînement de grands modèles IA (LLM, modèles multimodaux, modèles scientifiques), dimensionné à une échelle que les data centers commerciaux européens actuels n'atteignent pas.
Les critères définis par la Commission européenne et EuroHPC JU pour qu'un site soit éligible à l'appel d'offres :
- Capacité minimale : 100 000 puces IA de dernière génération — soit environ quatre fois la taille des superordinateurs IA actuellement opérés en Europe (dont certains sont déjà financés par EuroHPC dans le cadre du programme LUMI, Leonardo, MareNostrum 5).
- Une connexion réseau à très haute bande passante (interconnexion GPU à faible latence, de type InfiniBand ou équivalent) pour permettre l'entraînement distribué de modèles de plusieurs centaines de milliards de paramètres.
- Une infrastructure énergétique certifiée : les gigafactories devront répondre à des critères d'efficacité énergétique et, autant que possible, s'alimenter en énergie bas-carbone.
Ces sites sont conçus pour héberger les entraînements massifs que réalisent aujourd'hui Anthropic, OpenAI, Mistral ou Google sur des infrastructures cloud américaines. Ils ne sont pas des offres cloud commerciales grand public — ils ne remplacent pas AWS, Azure ou GCP pour les cas d'usage courants des PME (inférence, stockage, agents IA en production).
Pour comprendre le cadre législatif dans lequel s'inscrit ce programme, voir notre analyse du Cloud and AI Development Act (CADA), entré en vigueur le 4 août 2026, qui définit les quatre niveaux de souveraineté cloud et le mécanisme d'accélération des permis pour les data centers.
Les chiffres de l'appel d'offres
Voici les données vérifiées par plusieurs sources concordantes (Commission européenne, EuroHPC JU, TechRadar, DataCenterDynamics, European Times) au moment de la rédaction de cet article :
- Nombre de sites visés : jusqu'à 7 gigafactories, réparties dans des États membres signataires.
- Financement public : 10 milliards d'euros combinés (budget UE via EuroHPC JU + contributions des États membres signataires). Le financement public peut couvrir jusqu'à 50 % du coût d'acquisition et d'exploitation de chaque site.
- Financement privé ciblé : minimum 20 milliards d'euros d'investissements privés supplémentaires à attirer — objectif total supérieur à 30 milliards d'euros.
- Capacité minimale par site : 100 000 puces IA de dernière génération.
- États membres signataires : 18, dont la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, la Finlande, la Pologne, la Suède, le Danemark, l'Irlande, la Grèce et la République tchèque.
- Clôture de l'appel d'offres : 12 novembre 2026.
- Décisions d'attribution : attendues début 2027, après évaluation par EuroHPC JU.
- Mise en chantier des sites : 2027 au plus tôt, après signature des contrats-cadres.
- Mise en service : dans un délai maximal de 18 mois suivant la signature des contrats — au mieux mi-2028, plus probablement début 2029 pour les premiers sites.
Il est important de noter que l'appel d'offres ne désigne aucun site gagnant : les sites spécifiques seront sélectionnés à l'issue du processus d'évaluation qui se clôt le 12 novembre 2026. Aucune présélection officielle n'a été annoncée à cette date.
La France dans le dispositif
La France est parmi les 18 États membres signataires de l'accord de marché conjoint avec EuroHPC JU. Cela signifie que des entités françaises (entreprises, laboratoires, consortiums public-privé) peuvent déposer une candidature pour accueillir une gigafactory.
La France dispose d'atouts pour se positionner :
- Une infrastructure de calcul haute performance existante (CEA, CNRS avec les calculateurs nationaux, Irène Joliot-Curie à Saclay, Jean-Zay à IDRIS) qui peut servir de base à une extension vers une gigafactory.
- Un tissu industriel en énergie nucléaire bas-carbone — un avantage pour répondre aux critères d'efficacité énergétique de l'appel.
- Des acteurs privés (OVHcloud, Scaleway, Outscale) qui ont investi dans des data centers IA et pourraient s'associer à des consortiums de candidature.
- Mistral AI, l'un des rares laboratoires de modèles IA fondateurs au niveau mondial basé en Europe, qui aurait intérêt à accéder à une infrastructure souveraine de formation de modèles.
Toutefois, plusieurs autres États membres sont également bien positionnés : l'Allemagne (Jülich Supercomputing Centre), la Finlande (LUMI), l'Italie (Leonardo à Bologne). La compétition entre sites est réelle et l'attribution n'est pas garantie à la France.
Si vous gérez des projets d'outils internes sur mesure sensibles aux enjeux de souveraineté des données, ce programme est un signal que l'offre d'infrastructure souveraine européenne va progressivement s'étoffer — mais sur un horizon 2028-2030, pas immédiat.
Calendrier réaliste : de l'appel à la mise en service
Le calendrier officiel et le calendrier réaliste ne sont pas tout à fait les mêmes. Voici la lecture honnête des délais :
- Août 2026 : Appel d'offres officiellement ouvert par EuroHPC JU.
- 12 novembre 2026 : Clôture des candidatures. Les entités souhaitant proposer un site doivent avoir déposé leur dossier avant cette date.
- Début 2027 : Décisions d'attribution, après évaluation par EuroHPC JU sur des critères techniques, énergétiques et de gouvernance.
- 1er semestre 2027 : Signature des contrats-cadres entre EuroHPC JU et les sites retenus. C'est à partir de cette signature que le délai de 18 mois commence à courir.
- Mi-2028 à début 2029 : Premières gigafactories opérationnelles, si les délais de construction et d'installation sont tenus. Les projets d'infrastructure à cette échelle subissent fréquemment des retards (livraison de puces, raccordement électrique, qualification des systèmes).
Pour résumer : les premières gigafactories IA européennes seront au mieux opérationnelles mi-2028, plus vraisemblablement en 2029. C'est un horizon à 2-3 ans depuis aujourd'hui, pas une capacité disponible dans les 12 prochains mois.
Impact opérationnel pour vos projets cloud aujourd'hui
Pour les PME et ETI françaises, l'impact opérationnel immédiat est limité. Voici pourquoi, et ce qu'il est utile de retenir pour vos décisions actuelles.
Ce qui ne change pas avant 2028
Les gigafactories sont des infrastructures d'entraînement à très grande échelle, destinées en priorité aux laboratoires de recherche, aux grandes entreprises qui pré-entraînent leurs propres modèles, et aux acteurs qui font de la recherche fondamentale. La grande majorité des cas d'usage IA en entreprise — agents conversationnels, automatisation de workflows, analyse de documents, assistance au code — repose sur l'inférence via API (OpenAI, Anthropic, Mistral, Google). Ces usages ne changent pas avec la création des gigafactories.
Pour vos projets d'automatisation métier et de développement sur mesure avec IA, les clouds américains (AWS, Azure, GCP) et les API LLM restent les options opérationnelles en 2026-2027.
Ce que ce programme annonce pour 2028-2030
À moyen terme, les gigafactories pourraient avoir plusieurs effets indirects pour les PME et ETI :
- Accroître la compétitivité des fournisseurs cloud européens : OVHcloud, Scaleway ou Outscale pourraient accéder à une infrastructure d'entraînement souveraine pour développer leurs propres modèles ou proposer des services d'inférence certifiés RGPD sur des modèles formés en Europe.
- Renforcer l'offre de modèles européens : Mistral et d'autres labs européens pourraient entraîner leurs prochaines générations sur une infrastructure souveraine, avec des garanties de traçabilité des données d'entraînement.
- Réduire les coûts d'inférence via une concurrence accrue : davantage d'infrastructure disponible en Europe signifie à terme plus de capacité d'inférence locale et potentiellement des tarifs plus compétitifs.
Si la souveraineté des données d'entraînement ou de traitement est un critère stratégique pour votre organisation, ce programme mérite d'être suivi. Pour en discuter dans le contexte de vos projets IA, contactez l'équipe Genee.
FAQ — 7 gigafactories IA en Europe : l'appel d'offres EuroHPC est ouvert depuis août 2026 — 10 Md€ publics, clôture novembre, horizon réaliste 2028
Les gigafactories IA européennes seront-elles directement accessibles aux PME ?
Non directement. Les gigafactories sont des infrastructures destinées à l'entraînement de grands modèles IA par des laboratoires et grandes entreprises. Les PME accèderont à leurs bénéfices de manière indirecte : via des modèles IA européens mieux formés, proposés par des API, ou via des fournisseurs cloud européens qui utiliseront cette infrastructure pour leurs propres services.
La France va-t-elle accueillir une gigafactory IA ?
Rien n'est confirmé à cette date. La France est parmi les 18 États membres signataires et peut candidater. Elle dispose d'atouts : infrastructure HPC existante (CEA, IDRIS), énergie nucléaire bas-carbone, acteurs cloud nationaux (OVHcloud, Scaleway). Mais la concurrence est réelle avec l'Allemagne, la Finlande et l'Italie. Les décisions d'attribution sont attendues début 2027.
Quelle est la différence entre une gigafactory IA et un data center classique ?
Un data center classique héberge des serveurs pour du stockage, des sites web et de l'inférence IA à la demande. Une gigafactory IA est optimisée pour l'entraînement intensif de très grands modèles : au moins 100 000 puces IA interconnectées à très faible latence (réseau InfiniBand), avec une capacité de calcul environ quatre fois supérieure aux meilleurs superordinateurs IA actuellement opérés en Europe.
Ce programme est-il lié au Cloud and AI Development Act (CADA) ?
Les deux initiatives sont complémentaires mais distinctes. Le CADA (entré en vigueur le 4 août 2026) est un cadre législatif qui simplifie les permis pour les data centers et définit quatre niveaux de souveraineté cloud. Le programme de gigafactories IA est un programme de financement public géré par EuroHPC JU, qui existait avant le CADA et qui bénéficie de sa mise en place pour accélérer les procédures administratives de construction.
Quand les premières gigafactories seront-elles opérationnelles ?
Au mieux mi-2028, plus vraisemblablement début 2029. L'appel d'offres se clôt le 12 novembre 2026, les attributions sont attendues début 2027, la construction prend 18 mois minimum. Les délais réels dépendront des livraisons de puces IA, des raccordements électriques et de la qualification des systèmes — autant de facteurs qui ont historiquement entraîné des retards sur ce type de projets.